Côte d’Ivoire : Anne Cécile (Présidente de l’UNAFEHCI) : “transformons les réalités vécues en politiques publiques efficaces”

Depuis la ratification de la Convention des Droits des Personnes Handicapées (CDPH) et l'adoption de la Politique nationale en faveur des personnes handicapées, la Côte d'Ivoire s'engage résolument sur la voie de l'inclusion. Dans cette interview, Anne Cécile, Présidente de l’Union Nationale des Femmes Handicapées de Côte d'Ivoire (UNAFEHCI), partage sa vision des défis à relever et des avancées nécessaires pour garantir l'accès aux soins et à une vie digne pour tous.

Ivoirehandicap.net : Pouvez-vous nous parler de l’engagement de la Côte d’Ivoire envers la Convention des Droits des Personnes Handicapées (CDPH) et la Politique nationale en faveur des personnes handicapées ? Comment cela influence-t-il votre travail ?

Anne Cécile : La ratification de la CDPH en janvier 2014 et l’adoption de la Politique nationale en faveur des personnes handicapées en 2016 ont été des jalons historiques pour notre pays. Ces textes ne sont pas de simples déclarations d’intention ; ils constituent des fondements juridiques et politiques sur lesquels nous, à l’UNAFEHCI, nous appuyons pour structurer notre plaidoyer. Ils nous permettent de revendiquer des droits, de proposer des réformes et de dialoguer avec les institutions sur un pied d’égalité. En tant que femme handicapée et militante, je vois dans ces engagements une reconnaissance officielle de notre dignité et de notre place dans la société.

IHTV : L’évaluation menée en septembre 2024 a révélé des inégalités persistantes dans le secteur de la santé. Quelles sont, selon vous, les principales barrières auxquelles font face les personnes handicapées en Côte d’Ivoire ?

A.C : Les résultats de cette évaluation ont confirmé ce que nous dénonçons depuis des années. Les personnes handicapées font face à une série de barrières systémiques : l’inaccessibilité physique des centres de santé, le manque de formation du personnel, l’absence d’interprètes en langue des signes, et surtout, une stigmatisation persistante. À cela s’ajoutent les coûts supplémentaires liés à l’accompagnement, aux équipements spécifiques ou au transport adapté. Ces obstacles ne sont pas seulement techniques ou anecdotiques ; ils traduisent une exclusion structurelle du système de santé, compromettant ainsi l’accès aux soins et mettant même en danger des vies.

IHTV : Les données officielles indiquent que seulement 1,79 % de la population vit avec un handicap, alors que vous estimez ce chiffre à environ 16 %. Quelles sont les conséquences de cette sous-estimation sur les politiques publiques ?

A.C : Cette sous-estimation est dramatique et lourde de conséquences. Elle fausse la planification, réduit les allocations budgétaires et invisibilise des millions de personnes qui constituent une partie significative de la population. Quand les chiffres ne reflètent pas la réalité, les politiques deviennent inadaptées. Cela signifie moins de services spécialisés, moins de personnel formé, une absence de dispositifs d’accompagnement et une marginalisation renforcée. Nous avons besoin de données fiables, ventilées par sexe, âge et type de handicap, pour construire des politiques publiques justes et efficaces. Il est donc urgent de corriger cette distorsion statistique !

IHTV : Vous avez affirmé que les OPH sont considérées comme des co-décideurs. Comment cette reconnaissance influence-t-elle le processus décisionnel dans la mise en œuvre des politiques de santé ?

A.C : Être co-décideur, ce n’est pas symbolique ou une formule creuse. Cela signifie siéger dans les comités techniques, participer aux arbitrages budgétaires, être consulté en amont des décisions et contribuer à l’élaboration des politiques. Cette reconnaissance transforme le rapport de force : elle permet d’ancrer les politiques dans les réalités vécues, d’éviter les erreurs de conception et de garantir une gouvernance inclusive. C’est une victoire pour la démocratie participative.

IHTV : Quels exemples concrets de témoignages ou de contributions des OPH ont eu un impact significatif sur l’élaboration du plan d’action ?

A.C : Je pense à plusieurs contributions marquantes, notamment sur les « coûts cachés » des soins : transport adapté, accompagnement, perte de revenus. Ces témoignages ont permis d’intégrer une ligne budgétaire dédiée dans le plan d’action. Autre exemple : les recommandations sur l’accessibilité numérique ont conduit à la révision des plateformes de santé pour les rendre compatibles avec les lecteurs d’écran. Il en est de même pour les propositions sur la formation du personnel, qui ont été reprises dans les axes stratégiques. Ces apports montrent que l’expertise des OPH est indispensable.

IHTV : Le plan d’action pour 2026-2030 comprend dix points stratégiques. Pouvez-vous nous en détailler quelques-uns et expliquer leur importance ?

A.C : Parmi les dix axes, trois me semblent particulièrement structurants. Il y a l’inclusion du handicap dans la Couverture Maladie Universelle (CMU) et le Régime d’Assurance Maladie (RAM), avec des mesures spécifiques pour garantir l’accès aux soins ; la formation obligatoire du personnel de santé sur l’inclusion, pour transformer les pratiques et lutter contre les discriminations ; et l’accessibilité physique et informationnelle des infrastructures de santé, y compris les outils numériques. Ces points sont essentiels pour garantir une équité réelle et durable. Le plan prévoit aussi des indicateurs de suivi, ce qui est une avancée remarquable en matière de transparence et de redevabilité.

IHTV : Comment envisagez-vous l’inclusion du handicap dans la Couverture Maladie Universelle et le RAM ? Quelles initiatives sont prévues à cet égard ?

A.C : Nous plaidons pour que les personnes handicapées soient reconnues comme groupe prioritaire. Cela implique une adaptation des paniers de soins, la gratuité de certains actes et la simplification des procédures d’adhésion. Des discussions sont en cours avec le ministère de la Santé pour intégrer ces mesures dans le prochain décret d’application du RAM. Nous espérons que cette réforme permettra une véritable inclusion sanitaire.

IHTV : La formation obligatoire du personnel de santé sur l’inclusion est un enjeu clé. Comment prévoyez-vous de mettre en œuvre cette formation ?

A.C : Cette formation sera intégrée dans les curricula des écoles de santé, mais aussi déployée en formation continue. Les OPH seront impliquées dans la conception des modules, afin que les contenus soient ancrés dans les réalités vécues. Un mécanisme de suivi est prévu pour évaluer l’impact de ces formations sur les pratiques professionnelles. C’est une étape majeure pour garantir un accueil digne et adapté.

IHTV : Quels sont vos espoirs pour l’avenir des personnes handicapées en Côte d’Ivoire, au vu des réformes en cours et des engagements gouvernementaux ?

A.C : Je rêve d’une Côte d’Ivoire où le handicap ne soit plus synonyme de stigmatisation, d’exclusion ou de silence institutionnel. Une société où chaque femme handicapée, et plus largement chaque personne vivant avec un handicap, puisse accéder aux soins, à l’éducation, à l’emploi et à une vie digne, sans obstacle ni compromis. Les réformes engagées sont porteuses d’espoir, mais elles doivent impérativement être traduites en actes concrets, mesurables et durables. C’est à cette condition que nous pourrons bâtir une société véritablement inclusive. Je ne saurais terminer sans exprimer ma profonde gratitude à l’ONG internationale britannique Sightsavers, en particulier à Mme Astou Sarr, Directrice Pays Côte d’Ivoire et Burkina Faso, ainsi qu’à M. Saleck Ould Dah, Responsable Plaidoyer pour l’Afrique francophone, pour leur engagement constant aux côtés des OPH et leur appui stratégique dans la défense de nos droits. Une mention spéciale également à l’OMS et au Ministère ivoirien de la Santé, dont l’implication croissante en faveur de l’équité en santé pour les personnes handicapées témoigne d’une volonté politique que nous saluons et encourageons. Transformons les réalités vécues en politiques publiques efficaces car, c’est ensemble, dans la mobilisation, la solidarité et l’exigence, que nous ferons de l’inclusion une réalité.

Interview réalisée par Guy Martial Kouassi

 

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