Côte d’Ivoire/Ouattara Yegueleworo (Pca A.N.A.S.O.C.I): »Nous déplorons l’insuffisance d’accessibilité des personnes sourdes aux informations relatives au COVID-19 »
En temps de crise, la Convention relative aux Droits des Personnes Handicapées ratifiée par la Côte d’Ivoire, stipule en son article 11 qu’en cas de situations de risque et situations d’urgence humanitaire, les États Parties prennent, conformément aux obligations qui leur incombent en vertu du droit international, notamment le droit international humanitaire et le droit international des droits de l’homme, toutes mesures nécessaires pour assurer la protection et la sûreté des personnes handicapées dans les situations de risque, y compris les conflits armés, les crises humanitaires et les catastrophes naturelles, a indiqué au cours d’un entretien Ouattara Yegueleworo, Pca A.N.A.S.O.C.I.
Par rapport à la crise sanitaire mondiale (COVID-19), quel message vous pouvez lancer à l’endroit de la population ivoirienne, des personnes handicapées et particulièrement des personnes sourdes?
C’est la «crise sanitaire mondiale majeure de notre époque» : l’Organisation mondiale de la santé a appelé tous les pays de la planète à accentuer les programmes de dépistage de la population pour freiner la pandémie de Covid-19.
Le gouvernement ivoirien a pris des mesures pour freiner la propagation du coronavirus en mettant l’accent sur les gestes barrières de prévention. Nous invitons la population ivoirienne, les personnes handicapées et nos frères et sœurs personnes sourdes à s’approprier et à respecter toutes les mesures mises en place par nos autorités étatiques.
Nous insistons toujours auprès de nos membres sur l’importance des gestes de barrières de base que sont : le lavage fréquent des mains avec du savon et de l’eau propre, éternuer dans le creux du coude ou dans un mouchoir jetable, observer les distanciations sociales, enfin rester chez soi et limiter au maximum ses sorties.
Pensez-vous que les personnes sourdes ont suffisamment accès à l’information et surtout en ce temps de crise?
Nous déplorons l’insuffisance d’accessibilité des personnes sourdes et malentendantes aux informations relatives aux dispositions prises par le gouvernement ivoirien et relayés par les médias, notamment la Radiodiffusion Télévision Ivoirienne (RTI).
Une grande majorité des personnes sourdes en Côte d’Ivoire ne savent pas lire car n’ayant pas accès à l’éducation. De ce fait, leur meilleur moyen de communication est la langue des signes. C’est uniquement lors du Journal Télévisé de 13h de la première chaîne de la RTI que les personnes sourdes peuvent suivre les informations en Langue des Signes.
Nous avons mené un plaidoyer en novembre 2019 dernier pour que le Journal Télévisé de 20 heures de la RTI1 soit traduit en langue des signes au lieu de celui du 13 heures. Car à 13h, la grande majorité des personnes sourdes sont au travail en train de gagner leur pain du jour. C’est dire que cette tranche horaire dédiée à l’interprétation du Journal Télévisé n’est pas adaptée pour atteindre l’audimat souhaité.
D’autre part, il n’y a qu’un seul interprète en langue des signes disponibles à la RTI. Lui seul ne peut pas être sur tous les fronts pour l’interprétation. Les jours où il est de repos, les personnes sourdes se trouvent sans informations. Cela est vraiment préjudiciable en cette période sensible liée au coronavirus. Les informations doivent être accessibles à toute la population à l’instant même où elle est diffusée par les autorités sanitaires ou gouvernementales.
Selon vous, y a-t-il des dispositions particulières qu’il faut prendre par rapport au covid-19 pour les personnes sourdes? Citez-les?
Oui. Les dispositions sont nombreuses si on veut tenir compte de la population sourde en Côte d’Ivoire estimée en 2014 à plus de cent mille personnes sourdes et malentendantes. C’est très important que cette population soit informée suffisamment sur le COVID-19 afin de ne pas être des agents porteurs virus par méconnaissance et/ou par manque d’information et de sensibilisation.
La Fédération Mondiale des Sourds en partenariat avec l’Association Mondiale des Interprètes en Langue des Signes ont diffusé un communiqué conjoint dans lequel ils ont rappelé que les réponses des gouvernements à la pandémie COVID-19 doivent inclure tous les membres du public, y compris les personnes sourdes qui utilisent les langues des signes au regard de leurs engagements au titre de la Convention relative aux Droits des Personnes Handicapées (CDPH) pour garantir le plein accès à l’information et l’accessibilité à tous les services en vertu des articles 9 et 21 de la CDPH.
Il est impératif que toutes les annonces de santé publique faites par les responsables gouvernementaux soient également faites en langue des signes. Les annonces télévisées (en direct ou préenregistrées) relatives à la pandémie de coronavirus doivent être interprétées en temps en langue des signes, avec des interprètes en langue des signes étant à l’écran et clairement visibles pendant toute la durée de la diffusion.
Ensemble avec d’autres organisations représentatives des personnes sourdes, nous avons en ce sens adressé un courrier de demande d’audience à Monsieur le Ministre de la Communication et des Médias pour trouver rapidement une solution à ce manque criard d’accessibilité des personnes sourdes à l’information dans les médias publics.
Les collectivités locales doivent associées les associations de personnes sourdes de leur territoire administratif pour la mise en œuvre des mesures de sensibilisation et de solidarité dans le cadre de la lutte contre le coronavirus. Nous restons à la disposition de tous pour l’accompagnement.
Comment les personnes sourdes vivent-elles cette situation et quelles sont les actions posées pour l’alléger?
Comme toute la population en général, les personnes sourdes sont confinées dans leurs maisons. Elles respectent tant bien que mal les mesures prises par le gouvernement Ivoirien, bien sûr pour ceux qui ont eu la chance d’avoir les informations par les membres de leurs familles.
Mais la situation est difficile pour la majorité d’entre eux. Car ils sont tous dans le secteur informel des activités lucratives. Comment vont-ils trouver à manger vu que les marchés sont fermés, les temps de travail dans le secteur privé ont été revus à la baisse affectant leurs salaires déjà maigres.
C’est par un cri de cœur que nous demandons aux autorités publiques de ne pas abandonner les personnes sourdes durant cette dure période, car ils sont parmi les couches les plus vulnérables.
Des mesures d’aide ont été prises par le gouvernement ivoirien, pensez-vous qu’elles sont suffisantes? si non, quelles sont vos propositions pour améliorer les conditions de vie des populations confinées et surtout les plus vulnérables?
Comme nous l’avons dit, ces mesures sont très insuffisantes eu égard à la situation évoquée sur le manque d’accès à l’information. Les personnes sourdes ne sont pas suffisamment informées des mesures sociales prises par le gouvernement. Nous recevons des appels de nos membres disant avoir vu le gouvernement fait des dons de gel, de matériels de cache-nez, de vivres et non vivres aux populations. Mais nulle part on ne voit à la télévision que des personnes sourdes ont été prises en compte. C’est vraiment difficile.
Nous proposons au gouvernement ivoirien de travailler avec les organisations de personnes sourdes représentatives pour toucher une large majorité de personnes sourdes dans la mise en œuvre des mesures sociales.
Certaines associations de handicap lancent des appels à solidarité, que pensez-vous de cela ?
Nous sommes solidaires aux appels à la solidarité de nos frères handicapés. Car il est vrai qu’on a tous été mis au second plan des mesures sociales prises par le gouvernement. D’ailleurs, certaines organisations de personnes handicapées ont été solidaires à notre cri de cœur en demandant que les informations publiques sur le coronavirus soient accessibles aux personnes sourdes. Nous utilisons votre canal pour leur adresser nos remerciements pour cette solidarité agissante.
Votre appel et votre mot de fin
Le COVID-19 est une pandémie à laquelle toutes les populations sont exposées. Laisser une minorité de cette population sans information ni sensibilisation sur ce virus est un risque grave que court le pays. Nous devons tous lutter pour bouter ce virus hors de notre pays.
Nous attendons beaucoup des audiences avec Monsieur le Ministre de la Communication et des Médias et le Préfet de Région d’Abidjan pour trouver ensemble une solution pour l’accessibilité des personnes sourdes aux informations et leur sensibilisation sur le COVID-19.
Nos remerciements vont également à tous les interprètes en langue des signes bénévoles, qui vont des vidéos de sensibilisations sur le COVID-19 en langue des signes sur les réseaux sociaux. Ces vidéos touchent une partie non négligeable des personnes sourdes qui ont la chance d’avoir un téléphone intelligent.
Nous remercions www.ivoirehandicaptv.net qui nous accompagne depuis notre mandat dans la promotion de nos activités.
Propos recueillis par Guy Martial KOUASSI







