Sensibilisation au handicapSociété

CULTURE HORS-SOL : UNE SOLUTION D’INCLUSION ET D’AUTONOMISATION DES PERSONNES HANDICAPÉES AUDITIVES

Technique de culture de fruits et légumes sans aucune terre, la culture hors-sol répond au défi de la pénurie de parcelles cultivables et à la préservation de l’environnement. Dans le cadre d’un projet de promotion de l’accès à l’emploi et à l’auto-emploi dans la région du grand Abidjan, l’ONG Notre Dame de la Charité a apporté un appui financier à l’association  la Nouvelle Tribu. Une association inclusive qui regroupe des personnes sourdes, malentendantes et entendantes… Notre reportage.

Des pneus de voitures, des pots de fleur, des plastiques et des bassines, de couleur noire, sont réaménagés pour servir de bacs à substrat. Semés dans ces récipients, les légumes verdissent bien. Un reportage nous emmène, ce vendredi 28 juillet 2023, à Anyama, une ville située à 10 km au nord d’Abidjan, sur le site de formation en culture hors-sol de l’association la Nouvelle Tribu. Une association inclusive de personnes sourdes, malentendantes et entendantes dans le quartier résidentiel de ladite commune, derrière le Lycée Moderne d’Anyama. En compagnie d’Ekéni Brou Léonce, coordonnateur de l’association la Nouvelle Tribu, interprète en langue des signes et notre guide du jour, nous avons visité le maraîchage bio hors-sol dont les cultivateurs sont des personnes sourdes.

« Une plante dans un sac, dans un bidon usé, cela pourrait paraitre de l’art. Mais loin de là, c’est une technique pour produire efficacement. C’est une opportunité pour l’agriculture urbaine et périurbaine et une potentialité d’emploi pour ces jeunes sourds. C’est une agriculture biologique à haut rendement qui consomme peu d’espace », explique Konan Franck, technicien en agriculture hors-sol qui est en pleine opération de supervision des cultures. Poursuivant, il estime que cette agriculture n’a pas besoin de beaucoup de protocole. « Le hors-sol offre de nombreux avantages en termes de rendement  mais aussi et surtout du respect de l’environnement. Alors que la surface de terres cultivables reste peu accessible, due en partie à une faible pluviométrie, effet du changement climatique et d’une urbanisation en plein essor à Abidjan, ces jeunes handicapés auditifs ont choisi de
développer cette activité pour se prendre en charge. Pour réaliser cette culture, nous avons juste besoin des pots, des sachets de culture et des substrats comme des fibres de coco, des billes d’argile, tout ce qui fait pousser une plante autre que le sol. Et les fruits de cette culture sont obtenus de façon naturelle », ajoute-t-il.

A quelques mètres, l’un des producteurs, Vianney Carmel, s’attèle à préparer le nécessaire pour la récolte des tomates. « Nous avons fait la tomate et nous avons appris comment la planter hors du sol. Aujourd’hui, nous sommes venus pour la récolte et nous sommes très heureux car, nous avons beaucoup appris. Merci à l’ONG CBM qui nous a financé par l’entremise de l’ONG Notre Dame de la Charité pour avoir ce site d’apprentissage de culture hors sol », confie Vianney Carmel.  Les plants de tomates sont sous un abri appelé serre. C’est une sorte de hangar couvert par une bâche transparente et protégée par des moustiquaires.  « Pendant les saisons pluvieuses, nous évitons l’eau de la pluie. Dans cette culture, c’est nous-mêmes qui
apportons tout à la plante. Tout est mesuré et calculé. C’est une économie d’eau allant de 70 à 90%. Le hangar protège la plante contre le soleil et la moustiquaire permet d’empêcher l’entrée des oiseaux et insectes dévoreurs », indique Jeanne Kacou, une autre productrice.

Sur un site de 1 500 m², l’association exploite environ 1000 m².

« A travers le projet, la Nouvelle Tribu a bénéficié de 2 financements durant 2 années consécutives, 2022 et 2023, pour la formation en culture hors-sol de nos membres sourds. En 2022, ce sont 16 jeunes sourds dont 4 filles et 12 garçons qui ont été formés et financés à environ un million trois cents mille francs CFA. En 2023, ce sont 11 jeunes sourds dont 3 filles et 8 garçons qui ont été formé et financés avec un montant d’environ un million deux cents mille francs CFA. Avec le temps, ces producteurs ont commencé à acquérir de l’expérience et d’ici peu, leurs productions atteindront leur vitesse de croisière », souligne Ekéni Brou Léonce,
coordonnateur de l’association la nouvelle Tribu.

Des résultats satisfaisants

La formation en culture hors-sol dans le cadre de ce projet se déroule en 2 phases notamment théorique et pratique. La formation théorique dure une semaine pour ceux qui entendent et pour les personnes sourdes, elle se passe en 2 semaines. La pratique se passe sur tout le reste du cycle.

Avec peu d’efforts et d’investissement, les membres sourds de l’association la Nouvelle Tribu ont pu récolter des produits bio en quantité et en qualité.
« La pratique de la tomate a été faite en 3 mois. Sur une superficie de 180 m² et dans 200 pots. Nous avons obtenu environ 800 kilos. Avec une plante, nous pouvons avoir près de 4 kg de tomates. Le prix d’un kilo de tomate lorsque l’offre est plus forte que la demande sur le marché est d’environ 800 F CFA. Lorsque l’offre est moins forte que la demande, le kilo avoisine 1200 F CFA. Nous avons pu avoir grâce à la culture hors-sol de tomates la somme de 450 000 F CFA. Quand nous enlevons les intrants, nous avons eu 350 000 F CFA. Si nous avions eu plus de moyens, nous aurions pu utiliser une grande parcelle qui optimiserait nos revenus »,
indique Ekéni Brou Léonce, coordonnateur de ladite association.

A en croire le coordonnateur de cette association, désormais, ces personnes sourdes, en plus d’acquérir des compétences professionnelles, parviennent à subvenir à leur besoin à l’issue des bénéfices obtenus des ventes. « A moyen et long terme, cette approche formation-production en culture hors-sol doit permettre à chacun d’entre eux de s’installer à son propre compte et devenir ainsi autonome », assure-t-il.

Quelques difficultés évoquées

Par faute de moyens, le suivi et l’encadrement manquaient. « Les techniciens ne pouvaient être rémunérés. Aussi, nous n’avons pas pu exploiter tout l’espace qui nous était dédié. Tous les bénéficiaires du projet vivent dans la commune de Yopougon et la non, proximité du site nous ont beaucoup épuisés financièrement en termes de transport », fait savoir le coordonnateur de cette association. Il précise que les producteurs utilisent des arrosoirs pour alimenter les plantes en eau or, cette technique présente des limites. « Nous souhaitons avoir un système d’irrigation de goutte à goutte. Cette technique est précise et émet des gouttes contenant de l’eau et des engrais, ce qui permet une application uniforme d’eau et de nutriments directement sur les plants. Contrairement à l’arrosoir, cette technique demande beaucoup d’efforts physiques et lèse les producteurs au niveau de la quantité d’eau et fait perdre de l’engrais. Aussi, souhaitons nous  avoir un espace un peu plus grand pour éviter des ruptures dans la production de nos produits», souhaite M. Ekéni.

Guy Martial Kouassi

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Dr Kakou Didier Junior, Ingénieur Agronome, Phytopathologiste et Docteur en Biotechnologie : « La culture hors-sol est plus respectueuse de l’environnement »

Longtemps considérée comme une activité de niche, la culture hors-sol est en passe de devenir une option sérieuse pour améliorer la situation professionnelle, alimentaire et nutritionnelle des populations en général et des personnes sourdes en particulier.

Selon Dr Kakou Didier Junior, spécialiste en Sciences Agronomiques, cette technique est une solution intéressante pour les agriculteurs soucieux de rentabiliser leur production tout en respectant l’environnement.

« C’est un palliatif pour faire face à la rareté des terres. Nos parents au village pratiquent la culture extensive , c’est-à-dire qu’ils utilisent de grandes superficies pour pouvoir espérer rentrer dans leur fond. Or, comparé a l’occident où la culture sous serre est pratiquée, nous remarquerons que c’est une pratique qui allie efficacité et maîtrise avec beaucoup d’avantage. En effet, les conditions climatiques, les apports minéraux, les traitements phytosanitaires sont maîtrisés. Et cette façon de faire est quasi-similaire avec la culture hors-sol et elle est plus respectueuse de l’environnement», souligne Dr Kakou Didier Junior.

Il estime que la culture hors-sol présente de nombreux avantages tant sur le plan économique, physique que sur le plan environnemental.

« Le premier avantage est la conservation, la restauration et la protection des sols et de la forêt puisqu’ils ne seront pas utilisés. Il y a également la maîtrise des conditions climatiques. S’il pleut ou pas, les choses sont maîtrisées. Ici, les producteurs ne sont pas tributaire des aléas de la nature. La quantité d’eau et le taux d’ensoleillement apportée aux plants sont maîtrisés. Avec cette pratique culturale, les pesticides sont utilisés de manière raisonnée et efficace. La présence de film horticole protège les plantes contre les ravageurs tels que les escargots, les limas. Ce film protège aussi contre les rayons du soleil qui peuvent nuire aux jeunes plants. En fait, il agit comme une barrière protectrice contre les rayons du soleil qui sont souvent fort. Il faut également préciser que la culture hors-sol est plus économique que la culture traditionnelle car, elle permet de réduire les coûts d’irrigation et d’engrais ainsi que les pertes de production liées aux intempéries », fait-il savoir.

Cette culture, confie Dr Kakou Didier Junior, ne nécessite pas assez d’efforts physiques et de moyens. « On peut même la pratiquer à la maison. Elle est abordable, contrairement à la culture en plein champ où il faut faire de lourds travaux manuels qui engendrent d’énormes efforts physiques et de grosses dépenses. Les supports utilisés tels que les sacs en polystyrènes noirs, les pots, le substrat de coco ou la sciure de bois etc. peuvent être reconditionnés pour d’autres cultures hors-sol. C’est donc une opportunité pour permettre à ces personnes sourdes de se prendre en charge», soutient-il.

Guy Martial Kouassi

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Guy Martial Kouassi

Guy Martial Kouassi, Journaliste Web à Ivoirehandicaptv.net depuis 2019. Auparavant, j'ai exercé ce métier tout d'abord sur le site internet www.lebabi.net dans les rubriques Faits divers et High Tech en 2013, ensuite dans le journal papier ''La Synthèse'' au service culture et en ligne www.lasynthèse.net en 2017
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