École inclusive / Lycée moderne Yopougon Andokoi : SOS pour les élèves sourds sans interprètes en langue des signes
Le lycée moderne Yopougon Andokoi accueille depuis plusieurs années des élèves sourds mais manque d’interprètes en langue des signes. Les parents de ces élèves tirent la sonnette d’alarme.

« Cela fait deux ans que notre association se bat pour que nos enfants aient le droit à un enseignement en langue des signes dans ce lycée. Pourtant, Le Ministère de l’Éducation nationale sait très bien que sans interprètes en langue des signes, nos enfants sont noyés dans les cours », souligne Gagne Olivier, père d’une fille sourde et président de l’association des parents des enfants sourds du Lycée Moderne Yopougon Andokoi (LMYA).
Jean Noël, élève en classe de 5ème, assis seul dans un coin de la cour de l’école semble désespéré. « Je ne comprends rien pendant les cours. C’est comme si ma présence est égale à mon absence…Et cela ne dérange personne au niveau des professeurs, de l’administration…« , lâche-t-il en langue des signes. Au milieu de la cour de cet établissement, des sous-groupes d’élèves se sont formés. Des élèves non sourds entre eux et des élèves sourds ensemble, en attendant l’heure d’entrée en classe.
« Les résultats des élèves sourds ont commencé à baisser lorsque les interprètes en langue des signes n’étaient plus présents. Avec les parents ayant des enfants sourds dans notre établissement, nous essayons tant bien que mal de trouver des solutions à cette situation… », nous fait savoir Mme Lignon, proviseure du lycée, que nous avons rencontré dans son bureau, le 24 octobre 2023. Cela, dans le cadre de la couverture des activités du projet Accès des personnes déficientes sensorielles aux services de prévention, de détection et d’accompagnement (DésiSens’AO). Après ce constat fait depuis l’année scolaire 20212022, nous décidons de visiter des classes
Dans la classe de 4ème 1, en plein cours de science de la vie et de la terre, sans interprète, les élèves sourds, environ une quinzaine, tous assis dans une même rangée de la classe se font des signes et ne comprennent rien visiblement. Il a fallu l’intervention pour ce cours d’un interprète mis à notre disposition pour nous aider à communiquer avec les personnes sourdes de cet établissement, dans le cadre de notre travail journalistique.
« Nous n’avons pas d’interprète. Le professeur ne sait pas aussi traduire en langue des signes. Nous sommes comme des spectateurs en classe, ce qui fait que nous avons de très mauvaises notes et moyennes…« , affirme Kouassi Angèle, une élève sourde de cette classe.
Dans les classes de 5e 2, de 3è 2 et de terminale D1, le constat est le même. Particulièrement celle de la 5è 2, avec le cours de mathématiques, tous les élèves sourds, plus d’une dizaine sont regroupés ensembles et sont assis au fond de la classe. L’aide de notre interprète a permis à ces élèves sourds de comprendre momentanément ce cours.
« Le professeur parle de droites perpendiculaires ou parallèles, comment expliquer ça à un élève sourd qui n’entend pas ce mot. Le professeur n’ayant pas la pédagogie pour enseigner les élèves sourds leur donne dos lorsqu’il est au tableau ou lorsqu’il marche pour faire son cours. Pourtant, la pédagogie pour enseigner les élèves sourds est que l’enseignant reste statique et parle de manière audible avec un débit lent et en les regardant. Certains élèves sourds pourraient comprendre« , nous apprend Yao Krah Filiace, enseignant et directeur exécutif de l’organisation nationale des parents pour handicapés auditifs de Côte d’Ivoire (ONPHA-CI). Pour lui, la bonne place dans une salle de classe pour un élève sourd n’est ni derrière ni devant mais au milieu.
« Quand le professeur dicte une interrogation, ces élèves sont obligés de regarder sur les copies de leurs camarades. Et lorsqu’ils le font, le professeur estime qu’ils trichent« , ajoute Yao Kra Filiace.
Des parents prennent en charge les primes des interprètes
Face à cette situation, les parents ayant les enfants sourds se sont mis en association pour mieux encadrer leurs progénitures au sein dudit lycée.
« Nous avons décidé de prendre le taureau par les cornes en nous mettant ensemble pour prendre en charge les frais d’interprètes en langue des signes. Pourtant, on parle d’école gratuite et inclusive. Mais, pour les enfants sourds ce n’est pas le cas. Et pour cause, les enfants vont en classe, il n y a pas d’interprètes. Ce qui équivaut à quelqu’un qui est dans une classe où le cours se fait en chinois. Comment voulez-vous qu’il puisse avancer? C’est le même problème que nos enfants ont. Parce qu’ils ont leur langage à part. L’école inclusive n’est-il pas un slogan? », indique le président de l’association des parents des élèves sourds de ce lycée.
A l’issue d’un projet intitulé « Éducation inclusive en Côte d’Ivoire « , mené de 2017 jusqu’en 2021 par l’Ong Société sans barrières, des interprètes ont été présents au sein du LMYA pendant 3 ans. Ce projet a également permis de former certains enseignants. « Après ce projet, selon les dires de Yédé Sanogo, president de l’Ong Société sans barrières, l’Etat devait continuer de nous fournir ces interprètes pour aider nos enfants. Chose qui n’a jamais été faite« , informe M Gnagne.
Au cours de l’année scolaire 2021-2022, une convention à l’issue d’une rencontre entre l’Ong Société sans barrières et l’association des parents des élèves sourds du LMYA a été signée dans le but d’avoir permanemment des interprètes en langue des signes pour relever le niveau des enfants.
« Au premier trimestre de cette même année, le constat a été clair. Les élèves sourds avaient les moyennes les plus catastrophiques, avec les 6, 5 voire 4 de moyenne. Au retour des congés de Noël, la proviseure a initié une rencontre entre les parents, les élèves, le président de l’Ong Société sans barrières et l’administration pour essayer de trouver une solution à ce problème« , affirme-t-il. Cette rencontre a porté ces fruits puisque les interprètes étaient revenus dans les différentes classes où il y avait des élèves sourds.
« L’Ong Société sans barrières s’est engagée à nous faire parvenir des interprètes moyennant la somme de 4500F par jour et par classe. En ce moment, nous avions des élèves sourds de la 6è jusqu’en seconde. Il y avait des mois où nous payons 400 000 F CFA voire 600 000 F CFA. En ce moment, nous avions autours de 70 à 80 élèves sourds. Nous avons dépensé plus de 3 millions F CFA pour cette question d’interprètes cette même année « , indique M Gnagne.
A l’en croire, l’année scolaire 2022-2023 a été la plus difficile.
« Le coût des interprètes est passé à 5000 F CFA par jour et par classe. Malgré cette augmentation, nous arrivions à payer leurs primes. Mais, le souci était le manque d’interprètes dans certaines classes. Les élèves en 2nde C et 1ère D pouvaient passer un ou deux mois sans avoir d’interprètes. Nous avons été voir les responsables de l’Ong Société sans barrières et ils nous ont dit qu’ils sont en manque d’effectif. Puisqu’ils sont beaucoup sollicités car étant le partenaire officiel du Ministère de l’éducation nationale et également du ministère de l’enseignement technique. Avec la création de nouvelles écoles inclusives à Koumassi, Port-Bouët, Abobo, les interprètes qui habitent ces quartiers préfèrent rester sur place pour traduire dans ces écoles. Du coup, un parent qui paie 10 000 FCFA et son enfant n’a pas d’interprète, il est démotivé« , ajoute le président de l’association des parents des élèves sourds du LMYA.
Pour lui, l’année 2023-2024 est très décisive car, trois élèves sourds présentent le BAC.
« Cette année, nous avons 3 enfants en terminale D et il n’y a toujours pas d’interprètes. Nous avons eu plusieurs rencontres avec les responsables de la direction des écoles Lycées et Collèges qui n’ont jamais porté de fruits. On nous a même dit que le ministère n’a rien prévu à cet effet. Pour nous, il est important que l’Etat prenne ses responsabilités. Il n’est pas normal que dans une école, il y a des élèves qui viennent et qui s’asseyent tranquillement pour suivre des cours et pendant ce temps, certains parents de cette même école doivent payer pour leurs enfants« , souhaite-t-il.
Le COGES s’invite dans cette affaire
M Atagne, père de deux enfants sourds et président du COGES au sein de cet établissement pèse de tout son poids pour faire face à ces difficultés.
« Dans le plan d’action de l’année 2022-2023, le bureau sortant n’avait pas inclut le cas des élèves sourds. Mais, après négociation avec le bureau exécutif et malgré que les subventions ne soient pas arrivées cette année, le COGES a aidé cette association à hauteur de 300 000 FCFA« , précise Mr Atagne.
A en croire M Atagne, par ailleurs vice-président de l’association des parents des élèves sourds du LMYA, cette année, le COGES a inclus la question des élèves sourds dans le plan d’action 2023-2024, mais, le souci est le manque criard d’interprètes en langue des signes.
« Malheureusement, jusqu’à ce jour, nous n’avons pas encore reçu notre subvention pour éponger la dette de 600 000 FCFA que l’association des parents doit à l’ONG Société sans barrières « , indique-t-il.
Des enseignants volontaires pour apprendre la langue des signes
À LMYA, Karidioula Clément est le seul professeur interprétant en langue des signes cette année ».
« Je suis professeur de Français et d’éducation aux droits de l’homme et à la citoyenneté. Ce sont dans ces deux matières que je signe. Les années passées, nous étions trois professeurs qui interprétaient notamment en Anglais, en Français et en EDHC. Les deux autres professeurs ont été affectés à Anyama et à Bingerville », avance M Karidioula.
En effet, ce groupe d’enseignants fait partie des 157 enseignants volontaires dont 137 en langues des signes et 20 en braille qui avaient été formés durant 3 ans pendant le projet intitulé « Éducation inclusive en Côte d’Ivoire « .
« Je suis pour la formation des enseignants dans leur propre discipline en langue des signes et je suis prêt à contribuer à cette formation« , encourage Karidioula Clément.
Pour M Djiré, professeur de mathématiques, qu’est ce qui prouve que ces interprètes en langue des signes traduisent textuellement ce que le professeur dit.
« Ces interprètes en langue des signes, nous ne savons pas s’ils comprennent les mathématiques, l’anglais, l’allemand ou l’espagnol mais, ils traduisent seulement. Si c’est faux ou vrai, nous ne le savons pas. Après, c’est nous qui faisons face aux différents problèmes avec les enfants sourds. Si nous pouvons être formés en fonction de nos spécialités, nous saurons mieux communiquer avec eux et nous pensons que les choses allaient être mieux« , fait savoir M Djiré.
Guy Martial KOUASSI
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ENCADRÉ
Dr Tano Angoua, enseignant-chercheur à l’université Félix Houphouët-Boigny, au département des sciences du langage, spécialisé en langue des signes et cultures des sourds.
« que le ministère de tutelle mette en place toutes les mesures d’accompagnement pour une école inclusive réussie »
Pour Dr Tano Angoua Jean-Jacques, enseignant-chercheur à l’université Félix Houphouët-Boigny, au département des sciences du langage, spécialisé en langue des signes et cultures des sourds, le ministère de tutelle devrait penser à former les enseignants en langue des signes et en braille, à former et à engager des interprètes de cette discipline.
« Le système éducatif devrait être repensée pour être adapté aux conditions des personnes sourdes et aveugles. Par exemple au niveau des compositions, il faut un tiers-temps c’est-à-dire le devoir est à rendre dans une heure. Pour les entendants, on respecte ça mais pour les sourds, ils doivent rendre le devoir dans une heure quinze voire trente« , affirme Dr Tano Angoua.
Pour lui, il est important en tant qu’expert d’apporter des orientations et de participer à la formation de ceux qui seront des acteurs du système éducatif inclusif.
« Nous voulons contribuer à proposer les curricula pour faire véritablement avancer l’éducation inclusive dans notre pays« , soutient-t-il.
L’Université Félix Houphouët, confie Dr Tano Angoua, a la capacité de former les interprètes en langue des signes.
De façon concrète, c’est cette année que nous sommes en train de commencer. Initialement, au département de linguistique, le cours de langue des signes était seulement au niveau de la licence 2 depuis 2012. Maintenant, avec les plaidoyers, le cours débute de la première année jusqu’au master. Après, les étudiants pourront se spécialiser avec les modules qu’on aura pour devenir des interprètes « , informe l’enseignant-chercheur.
Selon Dr Tano, la situation scolaire et éducative des personnes handicapées en général et particulièrement des personnes sourdes est précaire parce généralement elles sont issues de familles pauvres.
» Si réellement, nous voulons leur permettre d’être compétitif et d’être au même niveau que les personnes entendantes, alors, il faudrait que le ministère de tutelle mette en place toutes les mesures d’accompagnement pour une école inclusive réussie, ce qui contribuera à leur épanouissement « , avoue-t-il.
Guy Martial KOUASSI
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ENCADRÉ
Camille Tano, président de l’organisation nationale des parents des enfants handicapés auditifs de Côte d’Ivoire (ONPHA-CI )
« Pour réussir l’éducation inclusive, nous pouvons nous s’inspirer des pays limitrophes comme le Burkina Faso, le Mali… »
Camille Tano Kouassi est le président du conseil d’administration de l’Ong ONPHA-CI. Il souhaite que la question d’éducation inclusive soit bien pensée.
Le problème à LMYA se pose sur plusieurs fronts. Dans un premier temps, il faut reconnaître les mérites de l’Etat, du personnel, des parents et tous ceux qui ont accepté pour que le système se mette en place. Après, on se pose des questions de savoir si cela est dû à un forcing ou une obligation qui a amené l’Etat à le faire ou les responsables de LMYA à accepter? Si cela n’est pas une obligation, à quoi les responsables de cet établissement, les parents ou le ministère de tutelle s’attendaient ? Quels étaient leurs objectifs ? Soit de faire respecter le droit des enfants ? Ou de vouloir les aider ? C’est là que se pose le problème. Si c’était pour faire respecter leurs droits, ça suppose que les responsables qui ont accepté que les enfants sourds viennent dans leur établissement ont pris des mesures palliatives pour pouvoir les prendre en compte. Si l’état a voulu répondre en voulant aider, en voulant avoir bonne conscience, dans ce cas-là, on comprend qu’aucune mesure n’a été prise. Donc, les gens se sont-ils bien assis pour réfléchir sur l’objectif visé par la présence de ces enfants? Ou bien, sommes-nous dans une dynamique de faire et de régler les problèmes au fur et à mesure ? Là-encore, c’est une approche qui est intéressante mais, ici, c’est ce qui se passe réellement. Parce que, nous ne voyons pas les problèmes se régler mais, au contraire, ils s’empirent d’année en année. Au départ, nous avions vu venir le danger il y a près de 4 ans. Nous sommes allés voir les parents, nous avons vu les responsables de l’établissement, pour dire que la cellule technique qui existait au sein de l’établissement n’avait pas de moyens pour pouvoir travailler puisque les enfants sourds c’est par tout ce qu’ils voient qu’ils peuvent comprendre. C’est pourquoi, nous avions bataillé pour leur donner des ordinateurs et autres. Cela a été mal perçu par certaines organisations de sourds, qui ont dit que nous voulions prendre leur place ou leur damer le pion. En fait, il était question pour nous de contribuer. Sinon, à un moment donné, même quand il a été question du projet éducation inclusive, nous y étions à la base, mais dès l’instant où les financements ont été gros, nous ne pouvions pas nous entendre. Parce que pour nous, il était question de chercher à régler le problème dans le fond. En principe, il devrait avoir un temps de préparation pour les élèves sourds avant d’arriver en 6è. Au primaire, les cours sont écrits or à partir de la 6è, les cours sont dictés.
Comment dans un grand lycée comme celui-là, de la 6è à la terminale, c’est un seul professeur qui interprète. Pas d’interprètes dans les salles. Des enfants se trouvent dans un système où ils sont noyés. Quand je suis revenu de l’Allemagne en 2016, j’ai dit qu’un système dit inclusif dans lequel les enfants handicapés doivent aller dans les écoles publiques, on appelle ça de d’assimilation, on n’appelle pas ça inclusion. Parce qu’en fait, quand on va prendre les enfants sourds, qui vont aller dans un grand lycée de 3000 personnes, ils seront à la récréation qu’avec leurs amis sourds et ceux dits entendants qui les ont accepté. Sinon, le reste des élèves s’en foute d’eux. Ils sont noyés dans un système dans lequel ils sont obligés de se chercher, de s’affranchir, de s’affronter avant d’aller affronter les autres.
Qu’on arrête de se distraire et asseyons nous pour bien réfléchir. Nous avons des interprètes en langue des signes en Côte d’Ivoire, et là encore ces interprètes ne sont pas professionnels. Sinon, comment le ministère de l’éducation nationale peut envoyer des instituteurs volontaires qui connaissent la langue des signes pour traduire au collège? Cet instituteur est-il si fort pour interpréter une discipline de mathématiques, de philosophie, d’anglais au collège ? Pour réussir l’éducation inclusive, nous pouvons nous s’inspirer des pays limitrophes comme le Burkina Faso,le Mali et se fait former à travers des coopérations.
Nous avons des universitaires qui peuvent réfléchir sur la question pour apporter des réponses concrètes et universelles.
Guy Martial KOUASSI







