Marie-Louise Ouadan (Dir de l’Institut social du CERAP) : « près de 3000 jeunes filles et garçons ont été formés et insérés socialement »
Marie-Louise Pélé Ouadan est juriste de formation, membre de la Communauté de Vie Chrétienne de Côte d’Ivoire (association membre du Conseil d’Administration du CERAP). Elle est actuellement la directrice de l’Institut social du Centre de Recherche et d’action pour la Paix (CERAP). Dans un entretien accordé à Ivoirehandicaptv.net, elle fait le point des actions sociales de sa structure.
Ivoirehandicaptv.net: Quelles sont les actions que ce service a déjà menées et quels sont celles qui sont à venir ?
Marie-Louise Ouadan: Le CERAP est structuré autour de deux pôles majeurs : une université jésuite et un Institut social. Ces deux composantes incarnent la vision du CERAP qui se positionne progressivement dans la sous-région d’Afrique de l’Ouest comme une « Institution universitaire et sociale jésuite pour la promotion de la personne humaine en vue du service du bien commun et de l’émergence des sociétés africaines ouvertes, solidaires et respectueuses de la dignité humaine ». A cet effet, l’Institut social comporte deux services : L’Action sociale en Milieu Urbain (ASMU) et le service de prospectives sociales (SPS). L’Action sociale en Milieu Urbain (ASMU) a 3 volets d’intervention sociale :
- Lutter contre l’exclusion économique et sociale des jeunes issus des familles démunies en les formant à des métiers d’artisan et en travaillant à leur insertion professionnelle
- Renforcer les capacités des OSC de la société civile, des associations professionnelles et citoyennes
- Partager son expertise sociale à travers des actions de réseautage, de veille, de recherche, de sensibilisation et de plaidoyer.
En ce qui concerne les actions, chaque année l’ASMU accompagne près de 350 à 400 jeunes garçons et filles qu’elle a placés en apprentissage auprès de maîtres artisans dans les métiers suivants : (couture, coiffure-esthétique, mécanique auto, cuisine-pâtisserie, électricité bâtiment, menuiserie, tapisserie, soudure, etc.). Pour ces jeunes, l’ASMU organise des formations complémentaires : formation humaine sur diverses thématiques (le goût de l’effort, les dangers de l’immigration clandestine, les MST, les institutions de la République, etc.), formation en gestion et comptabilité simplifiée, activités sportives, formation et évaluation professionnelles. Des visites de sites institutionnels ou culturels sont également organisées à leur intention. A partir de la 2è année, les jeunes reçoivent des équipements en fonction de leur métier pour booster leur formation. En fin de formation au bout de 3 ans, ils/elles reçoivent des certificats.


L’ASMU organise aussi des activités d’éco-citoyenneté dans les quartiers (PK18, Azaguié-Blida, Abobo, Cocody) en vue d’encourager un environnement sain, elle renforce les capacités des OSC, forme des leaders associatifs, participe à la sensibilisation des populations sur les notions du vivre ensemble, la redevabilité, le contrôle de l’action citoyenne, sur l’éducation, l’environnement sain, …Elle offre également des sessions de formation continue sur les modules suivants : entreprenariat, montage et gestion de projets, suivi et évaluation de projets, genre et violences basées sur le genre, le foncier urbain, création et fonctionnement des associations, gestion des conflits par la médiation…
Pour l’avenir, nous prévoyons de faire un plaidoyer pour apporter une aide au programme d’éducation et d’alphabétisation inclusive « CECALPHA Inclusive » d’Abobo Biabou mis en place par le Bureau National des personnes invalides de Côte d’Ivoire (BURNICI) qui est membre de la Convention de la Société civile ivoirienne (l’école fait de bons résultats, mais n’est pas adaptée pour les enfants aussi bien sain que porteurs d’handicap) ; cette action s’inscrit dans le volet 3 de l’ASMU. Nous aurons aussi des activités écocitoyennes à Abobo et Cocody, des remises officielles de documents de l’histoire du village aux chefferies d’Ebimpé, Azaguié-Blida et Béago qui a permis de consigner des règles harmonisées relatives à la gestion foncière communautaire, les successions, l’accès des cadets sociaux à la terre, la promotion du genre.
Aussi, un atelier de simulation participative sur l’une ou l’autre des thématiques se tiendra courant le 2ème semestre 2021 avec la participation des différentes catégories et organisations sociales d’Azaguié-Blida (jeunes, femmes, chefferies, enseignants, responsables religieux et autorités municipales, etc.).
Quant au service de prospectives sociales (SPS), il travaille à la réduction de la pauvreté, à l’amélioration des statuts des populations les plus vulnérables, et à la promotion de la justice et de la cohésion sociale. Comme actions de ce service, nous avons :
2012- 2013 : projet « promotion du dialogue démocratique et de la cohésion sociale dans l’ouest de la Côte d’Ivoire avec l’appui financier du FNUD
2013-2014 : projet de renforcement de la cohésion sociale par la lutte contre la pauvreté au sein des populations vulnérables de sikensi avec l’appui financier du CCFD Terre Solidaire.
2014-2015 : à Man, Bouaké, Korhogo : projet de renforcement des capacités des chefs coutumiers et notables en droits humains, gouvernance locale et en cohésion sociale en vue d’élections apaisées avec le concours des ambassades d’Allemagne et de France.
Depuis 2017 à 2021 : projet « Développement et consolidation de la citoyenneté et de la cohésion sociale à Sikensi »; ce projet se déroule à travers les appuis financier, moral et matériels apportés à des associations féminines pour leur autonomisation, à deux écoles en vue de parvenir avec les élèves à des comportements citoyens (prévenir la violence en milieu scolaire, environnement assaini, prévenir les grossesses en milieu scolaire et les addictions à l’alcool et des drogues etc ; accompagnement des chefferies de 5 villages de Sikensi pour une gouvernance pacifiée et inclusive.
Peut-on avoir un bref bilan des activités que vous avez déjà menées ? Pourquoi votre zone d’intervention est à Abobo et Cocody ?
M.L.O: Près de 3000 jeunes filles et garçons ont été formés et insérés socialement et professionnellement et sont aujourd’hui des agents de développement ; plusieurs associations de femmes et de jeunes ont été accompagnées et autonomisées.

Nous intervenons dans les quartiers d’Abobo parce que cette commune a une grande pauvreté et l’image d’insécurité qui lui est collée. La commune de Cocody, à cause des quartiers précaires où habitent les employés de maison des quartiers huppés. Le CERAP a voulu adresser la question de la pauvreté de façon durable.
Depuis combien de temps vous accompagnez le Bureau National des personnes Invalides de CI (BURNICI) et en quoi consiste concrètement cet accompagnement ?
M.L.O: Depuis cette année, nous avons été approchés par une autre association ASSODED en février dernier (2021). Ensuite, nous nous sommes rendus sur les lieux pour toucher du doigt les problèmes. Nous avons été touchés par le souhait des personnes porteuses de handicap de se prendre en main et aider les plus jeunes qu’ils soient sains ou porteurs de handicap.
L’accompagnement consiste à toucher des décideurs ou des fondations afin que ceux-ci répondent à leurs différents besoins : prise en charge de la scolarité des élèves qui sont de familles démunies ; besoins en matériels (tables bancs, tableaux, fauteuils roulants…), besoin d’un espace adapté pour favoriser l’apprentissage des enfants du primaire, pris en charge dans le cadre de notre projet d’insertion des jeunes entre 16 et 28 ans qui ont arrêté l’école et n’ont aucune activité et qui de ce fait constituent un poids pour leur famille… Mais aussi un accompagnement pour obtenir la reconnaissance officielle par les autorités nationales de l’éducation. Actuellement les élèves qui passent le CEPE le font sous le couvert d’une autre école primaire et obtiennent les meilleurs résultats 88% de taux de réussite.

Vous qui exercez dans le social, pouvez-vous dire que le social est une réalité en Côte d’Ivoire ?
M.L.O: Ouf, il y a tellement à faire. Près de 30% des jeunes sortent du système éducatif national chaque année, pour beaucoup de facteurs (décès des parents biologiques, perte d’emploi, insuffisance de revenus, négligence…) Et dans ces circonstances, ils pensent que rien n’est possible pour eux sur le long terme.
Il y a des enfants et même des adultes qui n’ont aucune reconnaissance d’existence légale, parce que non déclarés à la naissance, ils n’ont pas d’extrait de naissance et sont déclarés apatrides : pas de possibilité d’aller à l’école, de travailler, de bénéficier des services légaux de l’Etat de Côte d’Ivoire. Nous l’avons constaté avec les jeunes qui nous approchent pour l’apprentissage à Abidjan (surtout à Abobo) ; l’Inspection scolaire de Sikensi nous a fait état de 2000 enfants qui n’ont pas d’extrait et la constitution de la coopérative des femmes productrices d’Attiéké de Béago (Yopougon) a été difficile car soit, elles n’avaient pas d’extrait soit l’extrait n’était n’a pas pu être authentifié. Nous les accompagnons depuis 2018 pour leur autonomisation.
Malgré les croissances économiques à deux chiffres enregistrés par la Côte d’Ivoire ces 10 dernières années, certains n’ont qu’un repas par jour. Et des parents peinent à scolariser leurs enfants. Nous sommes en Côte d’Ivoire. C’est la réalité.
Propos recueillis par Guy Martial KOUASSI









