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Côte d’Ivoire : Djadji Luc Gervais (président FENOBCI Port-Bouët) expose les difficultés des personnes bègues

Djadji Luc Gervais est le 2è vice-président de la fédération nationale des organisations pour la promotion des bègues de Côte d’Ivoire (FENOBCI) et président de la section Port-Bouët de cette organisation. Dans cette interview accordée à Ivoirehandicaptv.net, il expose les difficultés que rencontrent les personnes bègues dans la société.

Ivoirehandicaptv.net : Le bégaiement c’est quoi exactement ? Est-ce qu’on peut dire que c’est une maladie ?

Djadji Luc Gervais : Tout s’explique par la science, parce que quand c’est expliqué par la science, on dit que l’étude c’est la certitude.  Il y a différentes approches. D’aucuns disent que le bégaiement est génétique mais à ce jour rien ne prouve que le bégaiement est génétique. Ce qui est sûr c’est qu’on peut acquérir le bégaiement par imitation. C’est ce qui est vérifié mais l’aspect génétique n’est pas vérifié. Moi je donne mon exemple. Mon père bégaie un peu, ma mère bégaie un peu mais j’ai grandi avec mon grand-père qui bégaie et le bégaiement est resté. Il y a des études qui ont montré également que lorsqu’un enfant grandit dans un environnement où les parents sont bègues, l’enfant devient également bègue, mais si cet enfant-là on le déplace et on le met dans un environnement où il n’y a pas de personnes bègues, l’enfant évolue sans le bégaiement. L’environnement où les parents sont bègues, l’enfant voit le père ou la mère comme un modèle donc il cherche à l’imiter. Mon fils me voyant comme un modèle, a tendance à m’imiter mais je lui fais comprendre qu’il n’est pas bègue et qu’il n’a pas à bégayer. Et de temps en temps j’essaie de le placer dans un environnement non bègue pour rectifier le tir.

Quelles sont les difficultés rencontrées par les personnes bègues ?

D.L.G : Les difficultés des personnes bègues de façon générale se situent à 3 niveaux. Il y a le niveau sanitaire, le niveau éducatif et le niveau de l’emploi. Au niveau sanitaire par exemple, de la même manière dont la personne malvoyante peut se rendre à l’hôpital pour une consultation, la personne bègue ne peut pas parce qu’il n’y a pas d’orthophonistes. Chez nous, ce sont les orthophonistes qui peuvent rééduquer, mais il n’y en a pas. Dans tous les plus de 84 districts sanitaires que compte la Côte d’Ivoire, il n’y a pas d’orthophonistes. C’est maintenant que la première promotion a commencé à être formée à l’INFAS. Ceux qui sont sur le terrain, ils œuvrent dans le privé. Au niveau de l’éducation, l’enseignant dans une classe ne sait pas comment prendre un élève qui bégaie parce qu’il a un temps bien précis. Chaque matière qu’il enseigne est comprise dans un timing bien défini, donc, il ne peut pas perdre le temps sur un élève qui bégaie. Il le met dans la généralité, parce ce que ce qu’il enseigne est dans un cadran horaire. Il n’est pas formé pour prendre en charge la personne bègue, il n’a pas les rudiments pour la prise en charge de la personne qui bégaie. Au niveau de l’employabilité, on va à l’école comme tout le monde mais à la fin, on nous demande un certificat de bégaiement. C’est vrai qu’il y a des métiers que nous ne pouvons pas faire mais l’élargir à tous les aspects de l’emploi, nous disons que ce n’est pas normal.

Quel est donc le combat des personnes bègues aujourd’hui ?

D.L.G : Notre combat se situe à plusieurs niveaux, d’abord au niveau sanitaire. Comment faire pour que la prise en charge de la personne qui bégaie soit assurée? Au niveau de cette prise en charge, en 2014, nous avons approché le ministère de la santé, à travers la direction de la santé et cette année-là, nous avons pu mener une étude statistique sur le bégaiement en milieu scolaire. Nous avons ciblé le milieu scolaire parce que c’est un milieu de formation, c’est un milieu qui prédestine les personnes en situation de bégaiement à l’emploi. Donc, nous avons approché le Ministère de la santé qui nous a dit qu’il n’a pas de statistiques concernant le nombre de personnes bègues et que dans sa politique de développement, le bégaiement n’est pas pris en compte. Donc, nous avons choisi un milieu où on peut avoir des données. Au terme de cette enquête, nous avons été invités à participer au programme national du Ministère de la santé qui s’est tenu à Bassam. Et l’étude que nous avons faite a relevé qu’en milieu scolaire 18,75% des élèves sont bègues. Et cette étude a été entérinée en 2019 par une enquête du ministère de l’éducation nationale qui a montré que le bégaiement est le premier handicap en milieu scolaire. Donc ça nous a permis d’attester du travail que nous avons fait, et présentement nous avons mené des plaidoyers pour que des orthophonistes qui interviennent dans la prise en charge des personnes bègues soient formés à l’INFAS et c’est chose faite. Ça fait un an que la première promotion est en formation à l’INFAS, ce qui augure d’un lendemain meilleur dans le cadre de la prise en charge sanitaire. Au niveau de l’éducation, nous demandons à ce qu’il y ait un dépistage précoce parce que des études montrent que quand un enfant bégaie et que la prise en charge est faite tôt, l’enfant, à 90%, retrouve la fluidité de la parole. Si l’enfant retrouve à 90% la fluidité de la parole, il y va que la question de l’emploi sera facile pour cet enfant, parce qu’au terme de cette rééducation, il pourra s’exprimer un peu plus facilement et la question de l’employabilité sera plus ou moins résolue. Alors que s’il n’y a pas de prise en charge précoce, il est difficile à une personne adulte de retrouver la fluidité de la parole. Il y a aussi la question de l’employabilité des personnes bègues diplômées. A ce niveau-là comme tous les autres types de handicap, l’Etat essaie de faire des efforts pour que la question de l’employabilité soit facilitée.

Les personnes bègues sont donc au nombre des bénéficiaires du recrutement dérogatoire initié par le gouvernement?

D.L.G : Avant 2014, les personnes bègues n’étaient pas recrutées. C’est à partir de 2015, qu’il y a eu la première promotion de personnes bègues qui a été recrutée. Aujourd’hui, c’est plus de 50 personnes bègues qui ont pu bénéficier du recrutement dérogatoire.

Dans quel domaine exactement que les personnes bègues sont insérées ?

D.L.G : C’est dans tous les domaines, pourvu que la personne qui bégaie soit diplômée. Elle postule au recrutement dérogatoire comme tous les autres. Aujourd’hui, on a des personnes bègues qui sont attachés financiers par exemple.

Quelle proposition pouvez-vous faire concernant les personnes bègues ?

D.L.G : Il faut que la personne bègue accepte d’abord son handicap, parce qu’il est difficile. Au quotidien, quand nous rencontrons une personne bègue et qu’on lui demande  si elle est bègue, elle dit non, pourtant, on voit qu’elle a des difficultés au niveau de la fluidité de la parole mais elle n’accepte pas cela et elle se démarque. Dire qu’elle bégaie, c’est comme si tu l’as diminuée, tu l’as dévalorisée or ce n’est pas cela. Et beaucoup de personnes qui bégaient n’acceptent pas leur handicap. Il faut d’abord accepter son handicap, une fois que c’est fait, le reste est facile. L’une des difficultés des personnes qui bégaient, c’est le manque de confiance en soi, ce qui fait que dans le processus de rééducation, certains ont recours à un psychologue ou même à un coach en développement pour leur donner de l’assurance, pour les remettre en confiance. Nous leur demandons également de militer au sein des associations parce que parmi nous certains ont développé des capacités quant à leur manière de parler, des techniques qu’ils mettent gratuitement à la disposition des autres où même quand ils monnaient cela, c’est à moindre coût que dans les cabinets. En Côte d’Ivoire, les cabinets assermentés sont au nombre de 3 ou 5. Ces cabinets sont dans des quartiers très huppés et le coût de la séance varie entre 30 000 f CFA et 50.000F CFA par heure.

C’est-à-dire qu’il n’y a pas de prise en charge dans le public ?

D.L.G : Il n’y a pas de prise en charge au niveau de nos hôpitaux. L’Etat ne peut pas prendre en charge. Or,  dans nos organisations nous nous entraidons. Au niveau de notre organisation par exemple, il y a ce qu’on appelle des groupes d’entraide. Ceux qui ont développé des aptitudes viennent les expliquer aux autres.

Avez-vous un appel à lancer ?

D.L.G : Je demande aux personnes handicapées en général d’approcher leurs organisations. Aujourd’hui avec Internet, les personnes bègues peuvent avoir des vidéos des associations sur Youtube et autres. A partir des vidéos avoir nos contacts. Ils peuvent nous appeler et nous saurons comment les orienter. Il faut savoir aussi que depuis 2011, la journée mondiale du bégaiement est fêtée le 22 octobre de chaque année.

Interview réalisée par Marina N.

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Marina Nouan

Marina Nouan Gbahi, Journaliste
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